Pendant un moment, j’ai cru que je serais publiée dans Le Devoir dans la page Idées, mais bon, finalement mon article ne correspond pas aux critères du journal
Au lieu de le perdre purement et simplement, le voici.
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Au Paraguay, le pays le plus pauvre d’Amérique du Sud après la Bolivie, Fernando Lugo rentrera en fonction ce vendredi 15 août 2008. Cet évêque, premier à être élu chef d’État dans le monde, s’est fait connaître pour son engagement auprès des paysans sans terre, nombreux dans cet État, avant de défroquer en décembre 2006 pour se lancer en politique. C’est près de deux ans plus tard qu’il a réussi, par son charisme, à rassembler l’opposition et à convaincre les Paraguayens de mettre fin à l’un des derniers bastions de la droite dans cette région. La victoire de celui qu’on surnomme encore « l’évêque des pauvres » donne espoir. Sortis de la dictature en 1989, les Paraguayens, pour la plupart des métis parlant l’espagnol et le guarani, ne bénéficiaient toujours pas jusqu’à ce jour des principaux avantages de la démocratie, puisque le parti Colorado, gouverné pendant longtemps par le dictateur Alfredo Stroessner, avait réussi à conserver le pouvoir suite à l’arrivé du multipartisme.
Malgré la crainte de fraudes massives, les élections du 20 avril dernier se sont déroulées selon les observateurs présents dans le calme et le respect des normes démocratiques. Lugo l’avait alors emporté avec 41 % des votes, 10 points devant sa principale rivale, Blanca Ovelar, la première femme à briguer la présidence et qui se présentait sous la bannière du parti Colorado. À la surprise de plusieurs, elle concéda rapidement la victoire, tout comme son parti, ravagé par des guerres intestines. Pour sa part, l’ex-général Lino Oviedo, incarcéré pendant plusieurs années pour tentative de putsch, et libéré peu avant le début officiel de la campagne électorale, a terminé troisième. Rappelons qu’il était très populaire dans certains segments de la population, ayant été l’élément déclencheur du coup d’État ayant permis de renverser Stroessner et d’instaurer la démocratie.
L’arrivée de Lugo sur la scène politique semble sonner la fin du cynisme et de l’apathie pour bon nombre de Paraguayens, lui qui avait fait campagne autour des thèmes du nationalisme économique, de la lutte contre la corruption et de la réforme agraire. Mais qui est réellement Fernando Lugo ? Né en 1951 dans le département d’Itapúa, au sud du pays, il fut élevé dans une famille modeste, son père et trois de ses frères subissant durement la répression politique au cours de la dictature d’Alfredo Stroessner. Partisan de la théologie de la libération, une doctrine marxisante voulant que l’Église concentre son action en faveur des plus pauvres, il fut expulsé en 1983 pour ses sermons subversifs.
Souvent comparé à Chavez et au FARC, il se considère progressif, plutôt proche du style du président brésilien Lula, et donc beaucoup plus au centre qu’à gauche. Lugo est d’abord et avant tout un novice politique, alors que la tâche qui l’attend est colossale, d’autant qu’il n’a pas réussi à arracher la majorité au Parlement. Avec une société civile atrophiée, un appareil d’État à la solde du parti Colorado, et une corruption endémique, la situation sociopolitique au Paraguay est catastrophique.
« Nous vous demandons de ne pas nous laisser seuls: la démocratie, nous la ferons ensemble ! », aurait lancé Lugo à la foule rassemblée pour fêter sa victoire historique. Malheureusement, plusieurs embûches l’attendent dès qu’il obtiendra les rennes du pouvoir. À la tête de l’Alliance patriotique pour le changement (APC), une coalition éclectique rassemblant le principal parti d’opposition, le Parti libéral radical authentique (PLRA), et une vingtaine d’associations du monde paysan, indigène et syndical, Fernando Lugo doit d’abord faire face à des enjeux de gouvernabilité. Depuis quelques temps, la presse paraguayenne rapporte dans le détail les guerres fratricides que se livrent chacun des partis afin d’être bien représenté dans le nouveau cabinet ministériel.
Lugo a par ailleurs fait plusieurs promesses afin de courtiser différentes couches de la société paraguayenne, et il sera difficile pour lui de satisfaire à la fois la classe moyenne et les plus pauvres, extrêmement démunis dans ce pays. Il devra d’autre part s’attaquer à la problématique de l’exode des jeunes, qui, par manque d’emplois, quittent pour l’Argentine, l’Espagne et les États-Unis.
De plus, le règlement de la réforme agraire, centrale dans ce pays où 80 % des terres se retrouvent entre les mains de 2 % de la population, ne sera pas aisé non plus. Les propriétaires terriens ne se laisseront pas dépouiller de leurs biens facilement, et Lugo ne peut décevoir ses premiers partisans, les quelques 300 000 paysans sans terre du pays.
Enfin, Fernando Lugo a fait de la renégociation du traité d’Itaipu sa priorité. Signé en 1973, ce traité venant à échéance en 2023 mentionne que le Paraguay a l’obligation de vendre au Brésil sa part d’hydroélectricité inutilisée, au prix de production, un cas unique dans la région. Un règlement rapide de cette question pourrait aider Lugo à tenir ses autres promesses, puisque la vente de cette électricité au prix courant générerait des rentrées de près d’un milliard de dollars de plus par année dans les coffres de l’État, et ainsi lui permettre d’investir dans les infrastructures et les services sociaux.